CUVIER (G.)


CUVIER (G.)
CUVIER (G.)

Toute science étant le fruit d’une longue gestation, on ne peut dire que Cuvier soit l’unique fondateur de l’anatomie comparée et de la paléontologie des Vertébrés. C’est pourtant à partir de ses travaux que ces deux domaines de l’histoire naturelle se sont affirmés comme des disciplines véritablement scientifiques.

L’apport de Cuvier présente encore un autre aspect, souvent passé sous silence: dans ses leçons sur l’histoire des sciences, il met, selon sa propre expression, «l’esprit humain en expérience».

Ainsi le génie novateur de Cuvier a-t-il puissamment contribué au développement des sciences de la vie depuis le début du XIXe siècle.

De l’isolement au comble des honneurs

Georges Cuvier est né en 1769 à Montbéliard, ville alors rattachée au duché de Wurtemberg, d’une famille originaire d’un village du Jura qui était venue s’y établir au moment de la Réforme.

La lecture d’un ouvrage de Buffon, trouvé par hasard dans la bibliothèque d’un de ses parents, éveille en lui le goût de l’histoire naturelle.

Après de brillantes études à l’Académie de Stuttgart, il quitta cette ville en 1788 et devint précepteur dans une famille de Normandie. Il passa ainsi les années de la Révolution dans la campagne du pays de Caux, en contact direct avec la nature, à peu près sans livres. On peut penser avec Flourens qu’au cours de cette période commencèrent à germer dans son esprit les deux projets qui allaient marquer toute son œuvre: comparer les espèces fossiles aux espèces vivantes et refondre la classification du règne animal, ce dont il eut l’idée en récoltant des Térébratules et en disséquant des Mollusques et autres animaux marins.

À cette époque, il entre en relation avec Tessier, médecin-chef de l’hôpital militaire de Fécamp, qui, frappé de l’étendue du savoir de Cuvier, en fait part à ses amis du jardin des Plantes. En 1795, Cuvier est nommé suppléant de Mertrud, alors chargé de l’enseignement de l’anatomie comparée; en 1799, il succède à Daubenton à la chaire d’histoire naturelle du Collège de France; enfin, en 1802, à la mort de Mertrud, il devient professeur au jardin des Plantes. Les honneurs et les charges n’allaient cesser d’arriver: en 1803, il était promu secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences pour les sciences physiques et naturelles; en 1808, il entrait au conseil de l’Université; en 1813, il devenait maître des requêtes. La Restauration lui octroya des distinctions nouvelles; il fut conseiller d’État, chancelier de l’Instruction publique et, en 1831, pair de France. Fait sans doute unique, il appartenait à trois académies de l’Institut de France: l’Académie française, celle des sciences et celle des inscriptions, et il était membre de toutes les académies savantes du monde.

En dépit de ces tâches multiples, Cuvier put mener à bien une œuvre scientifique qui est un des monuments de l’histoire naturelle.

L’anatomie comparée comme science

Jusqu’à Cuvier, l’anatomie comparée n’était qu’un recueil de faits particuliers concernant la structure des animaux. Cuvier en fit la science des lois de l’organisation animale. Certains organes ont sur l’ensemble du fonctionnement une influence prépondérante, d’où la loi de subordination: les organes d’un animal ne sont pas simplement juxtaposés, mais agissent les uns sur les autres et coopèrent à une action commune par une réaction réciproque. Autrement dit, certains traits d’organisation s’appellent nécessairement les uns les autres, tandis qu’il en est d’autres qui s’excluent par incompatibilité physiologique, d’où la loi des corrélations organiques. En se fondant sur leur organisation interne, Cuvier allait tenter d’établir les rapports des êtres vivants entre eux, et il publiera ainsi en 1817 Le Règne animal distribué d’après son organisation .

La loi de subordination des caractères permet d’établir une classification naturelle. Le système nerveux, «qui est au fond tout l’animal», donne les embranchements; les organes de la respiration et de la circulation donnent les classes; des organes de plus en plus subordonnés donneront successivement les ordres, les familles, les tribus, les genres, les espèces. Cuvier devait développer surtout cette méthode dans son grand ouvrage sur l’Histoire naturelle des Poissons (1828-1831).

Les ossements fossiles

Mais l’application la plus originale, celle qui frappa davantage les esprits et qui constitue le plus grand titre de gloire de Cuvier, a trait aux ossements fossiles. Le 1er pluviôse an IV, il lut devant l’Institut national son mémoire sur les «espèces d’Éléphants fossiles comparées aux espèces vivantes». En 1812, paraissait la première édition des Recherches sur les ossements fossiles où l’on rétablit les caractères de plusieurs animaux dont les révolutions du globe ont détruit les espèces , ouvrage qui n’était guère que la réunion des travaux antérieurs de l’auteur. Une deuxième édition, enrichie de faits nouveaux, était publiée de 1821 à 1824; une troisième, datant de 1825, ne différait de la précédente que par quelques développements ajoutés au célèbre discours préliminaire, souvent imprimé à part sous le titre: Discours sur les révolutions de la surface du globe et sur les changements qu’elles ont produits dans le règne animal . Il précisait ainsi le but qu’il se proposait d’atteindre: «N’y aurait-il pas quelque gloire pour l’homme à savoir franchir les limites du temps et à retrouver, au moyen de quelques observations, l’histoire de ce monde et une succession d’événements qui ont précédé la naissance du genre humain?»

Dès son premier mémoire sur les Éléphants fossiles, il émet l’idée d’une création d’animaux antérieurs à la création actuelle, création entièrement détruite et perdue. Cette hypothèse servira de point de départ à de brillantes recherches qui se poursuivront pendant trente années, malgré les plus grandes difficultés. Dans le cas des Mammifères, auxquels s’intéressait particulièrement Cuvier, il est infiniment rare de trouver un squelette fossile à peu près complet: «Des os isolés et jetés pêle-mêle, presque toujours brisés et réduits à des fragments, voilà tout ce que nos couches nous fournissent, et la seule ressource des naturalistes.»

Il fallait donc être capable de déterminer ou de reconstituer, à partir d’un fragment d’os, l’animal auquel il avait appartenu, art presque inconnu au moment où Cuvier commença ses recherches. L’anatomie comparée lui fournissait le principe nécessaire à cette détermination: le principe de corrélation des organes, selon lequel chaque partie d’un animal peut être donnée par chaque autre, et toutes par une seule. De la forme des dents, par exemple, on pourra conclure la forme des pieds, celle des mâchoires, celle des intestins. Cette déduction rigoureuse, sinon infaillible, a souvent permis à Cuvier de reconnaître un animal à partir d’un fragment d’os ou d’une dent. On connaît l’anecdote qu’il a lui-même rapportée à propos de la découverte d’un Didelphe dans le gypse de Montmartre; l’examen des dents lui ayant montré la parfaite analogie de ce fossile avec les Sarigues, il ne doute point, avant d’avoir vu le bassin, que celui-ci portait des os marsupiaux. En présence de quelques amis, il fit creuser la pierre et mit au jour le bassin; les os marsupiaux s’y pouvaient voir.

La paléontologie

Un des buts essentiels d’une telle recherche fut, pour Cuvier, d’établir les rapports des espèces fossiles avec les différentes couches du globe. Se limitant aux Vertébrés quadrupèdes, il constate que les ovipares sont apparus bien avant les vivipares, et qu’ils étaient plus forts, plus variés dans les terrains anciens qu’à la surface actuelle du globe. Quatre populations différentes ont successivement recouvert la portion de la Terre qui nous est accessible. La première renfermait des Poissons et des Reptiles monstrueux; il ne s’y trouvait que quelques petits Mammifères. La deuxième était surtout caractérisée par les Palaeotherium et les Anoplotherium , dont le gypse de Paris a livré les premiers restes; les Mammifères terrestres commencent à dominer. La troisième comprenait les Mastodontes, les Mammouths, les Hippopotames, les Rhinocéros.

Mais on n’a point encore trouvé de restes humains fossiles. Cuvier passe en revue tous les ossements alors considérés comme tels et n’a aucune peine à établir son affirmation. Tout porte donc à croire que l’espèce humaine n’existait point dans les pays où se découvrent les os fossiles à l’époque des révolutions qui les ont enfouis. On peut ainsi définir une quatrième et dernière époque, qui est l’âge de l’homme et des espèces domestiques.

L’échelle des êtres et l’unité de plan du règne animal

Ses recherches sur les ossements fossiles devaient inévitablement amener Cuvier à prendre position sur le grand problème des rapports que les vivants soutiennent entre eux et sur les questions, fort discutées en son temps, de l’échelle des êtres et de l’unité de plan du règne animal.

La conception de l’échelle des êtres, c’est-à-dire la conception selon laquelle les êtres se rangent sur une ligne unique n’offrant ni interruptions ni hiatus, était encore très répandue au début du XIXe siècle. Cuvier souligne que la série animale ne forme pas une seule ligne, mais se résout en une multitude de lignes. En effet, les organes ne suivent pas tous le même ordre de modifications: tel est à son plus haut degré de perfectionnement dans une espèce et rudimentaire dans une autre. De sorte que, si l’on établit une série à partir des organes des sens, une autre en considérant la circulation, ou la respiration, aucune ne sera semblable.

La forme extrême donnée par É. Geoffroy Saint-Hilaire à la notion d’unité de plan du règne animal a été rejetée par Cuvier. Le plan correspond à la position relative des organes. Pour qu’il y ait unité de plan, il suffit que ceux-ci conservent, les uns par rapport aux autres, les mêmes positions. «Mais peut-on dire que le Vertébré, dont le système nerveux est placé sur le canal digestif, soit fait sur le même plan que le Mollusque, dont le canal digestif est placé sur le système nerveux?» La position relative des organes est donc différente. En réalité, le plan, défini par cette position relative des organes, est toujours le même chez les Vertébrés, le même chez les Mollusques, le même chez les Articulés... Mais il se modifie quand on passe de l’un de ces groupes à l’autre.

Cuvier a été enfin amené, par ses recherches paléontologiques, à aborder le problème de la mutabilité des espèces. Il en a ainsi posé les données: «Pourquoi les races actuelles ne seraient-elles pas des modifications de ces races anciennes que l’on trouve parmi les fossiles, modifications qui auraient été produites par les circonstances locales et le changement de climat, et portées à cette extrême différence par la longue succession des années?» À quoi on peut répondre, déclarait-il, que, si les espèces avaient changé par degrés, on devrait trouver des traces de ces changements. Entre la faune à Palaeotherium et la faune à Mastodontes, entre la faune à Mastodontes et la faune actuelle, on devrait trouver des intermédiaires, «et jusqu’à présent cela n’est point arrivé». Et même si les espèces anciennes n’avaient pas été fixes, les révolutions nombreuses dont notre globe a été le théâtre ne leur auraient pas laissé le temps de se livrer à leurs variations.

Il n’en demeure pas moins que la vie a présenté, au cours des âges géologiques, des aspects différents et que des faunes variées se sont succédé à la surface du globe. Sur ce point, d’ailleurs, la pensée de Cuvier reste vague et obscure. Il n’admet point, contrairement à ce que l’on dit généralement, des créations nouvelles. Cette succession des faunes, qu’il a si bien mise en évidence, serait limitée à certains continents qui, à la suite des grandes révolutions du globe, auraient été repeuplés par migrations à partir d’une source d’emplacement inconnu, où auraient coexisté les espèces que nous appelons fossiles et les espèces encore vivantes. La faune actuelle ne serait qu’un résidu appauvri des faunes du passé.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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